Un petit goût de noisette

Un petit goût de noisette

Du hachis parmentier, il n’y a que chez mes parents que j’en mange. C’est le plat préféré de mon père. Avec le temps, ma mère en est devenue spécialiste.

Je porte la fouchette à mes lèvres, je sens la chaleur me frôler. L’odeur est familière, j’ouvre la bouche, y déverse le mélange de purée, de boeuf, de fromage gratiné et d’épices mystérieuses.

Aujourd’hui, le goût est légèrement différent. Je ne retrouve pas la saveur sucrée de la noisette, que je sens d’habitude dans le hachis de maman. Je mâche, laisse le parfum et la chaleur tapisser chacune des parois de ma bouche. Sur les dents, l’intérieur des joues, les gencives, la langue. J’en avale une partie, puis mâche ce qui reste. Le goût de noisette, décidément, est absent.

« Tu as changé ta recette ?

– Non, pas du tout, répond-elle. Inchangée depuis vingt ans, il n’y a pas de raison. »

Peut-être que c’est différent parce que je ne suis pas chez mes parents. Alité chez moi depuis une semaine, maman m’a elle-même apporté son hachis. Comme hier, avant-hier, et les jours d’avant, elle est arrivée à 12h30 précisément. Pas 12h29, pas 12h31. 12h30. Elle a sonné mais n’a pas attendu ma venue. Elle a ouvert avec le trousseau de clés que je lui ai prêté en sortant de l’hôpital.

« Reste tranquillement dans ta chambre, m’avait-elle dit. Je connais le chemin de la cuisine. »

Chaque jour, elle a pris le temps de cuisiner pour moi, de conduire depuis chez elle pour m’apporter son plat, de le réchauffer et de le disposer joliment dans une assiette, ajoutant, si cela s’y prêtait, quelques feuilles de salade arrosées d’un filet de vinaigrette. Chaque jour, elle a posé l’assiette, un couteau, une fourchette, une serviette et un verre d’eau, sur un plateau de bois, et me l’a apporté dans ma chambre. En entendant ses pas dans la cuisine, le souffle ronflant du micro-ondes, le cliquetis des couverts, ma gorge s’asséchait chaque seconde un peu plus, jusqu’à ce que je ne puisse plus déglutir. Je n’osais pas déglutir. Chaque jour, j’ai commencé mon repas en buvant d’un trait le verre d’eau posé sur le plateau.

« Tu es sûre que tu n’as rien changé dans ta recette ? Je ne retrouve pas le petit goût de noisette qu’il y a d’habitude.

– Rien du tout. »

Ses lèvres sont pincées, on ne les voit quasiment pas. Avec le temps, il me semble que sa bouche est devenue plus mince. Serait-ce à cause de l’âge, ou parce qu’elle ne sourit plus ? Je ne me rappelle pas la dernière fois que j’ai vu sourire maman.

Elle est assise au bord du lit, elle me regarde manger, entrouvre les lèvres à chacune de mes bouchées. Elle m’aurait donné la becquée si elle avait pu. Je mange aussi vite que possible. À la moitié de mon assiette, elle commence à trépigner, jette un oeil à sa montre, puis par la fenêtre. Chaque bouchée m’est plus difficile à avaler.

Ça me rappelle l’année où je m’étais fait enlever les végétations. Je ne pouvais rien avaler. Même la glace ne passait pas. Maman s’inquiétait. « Déjà qu’il n’est pas gros », répétait-elle. Je me forçais, je ne voulais pas la contrarier, mais ça me brûlait dans la gorge. Brûlé par la glace… Je me disais que je n’étais pas normal.

Je regarde maman, ses mains jointes sur ses genoux, posées sur le tissu bleu de sa jupe, et plus je vois ses mains plus je suis lent à manger. Je ne reconnais plus les goûts dans ma bouche, ma gorge s’enflamme.

« Je t’avais dit que les marches du métro étaient glissantes. »

Voilà, on y est. Je me suis fait une sale entorse, mais je l’ai bien cherchée.

« Tu n’écoutes jamais ta mère. »

Je pose la fourchette dans l’assiette, à côté de ce qu’il reste de hachis. Un tiers, je dirais. Ça ne passe plus. J’ai comme une boule en plein milieu de la trachée.

Il y a huit jours, j’ai raté une marche dans le métro, à la station Montparnasse. C’est là que je descends pour aller au travail. La veille, la veille !, maman me disait au téléphone :

« Fais attention quand tu prends le métro, les marches glissent, surtout celles qui ont le rebord métallique. Je le sais, moi, je le prends souvent, le métro. Édouard, tu m’écoutes ? Fais attention aux marches du métro. »

Ça fait vingt ans que je fréquente ledit métro, et dix ans que je parcours les mêmes couloirs pour aller au boulot, que j’emprunte les mêmes sorties, que je slalome aux mêmes endroits entre les poussettes et les valises. Jamais un problème. Et là, le lendemain, le lendemain !, mon pied rippe, ma cheville se tord, ma jambe s’affaisse et je m’étale de tout mon long. Immobilisé.

« Je t’avais dit de faire attention. Tu n’es pas raisonnable. À ton âge… »

Je ne sais pas comment je dois le prendre. À mon âge… Trente-six ans, c’est déjà vieux ? C’est déjà foutu ?

« Et comme tu n’as personne pour s’occuper de toi… »

Elle ne finit pas sa phrase, bien sûr. Elle ne va jamais trop loin. Elle reste sur le fil. Mais ce qu’elle veut dire, c’est « heureusement que ta vieille mère est là pour toi. »

Je sens que la pente est glissante. Je botte en touche.

« Je suis fatigué, maman, je te raccompagne. Je peux me lever, maintenant. »

Je soulève le plateau et le pose près de moi, puis écarte la couverture. Une fraîcheur parcourt mes jambes.

« Ne te donne pas cette peine, mon petit, je connais le chemin. »

Elle se lève et ses lèvres tressaillent.

« Au revoir, mon chéri. À demain. »

Je n’ose pas lui dire de ne pas revenir. J’esquisse un sourire. Elle sort de la chambre, je l’entends traverser le salon, enfiler son manteau. Puis la porte se referme. Par la fenêtre, elle s’éloigne, le pas assuré, presque frénétique. Je n’ai même pas pensé à la remercier. La voiture quitte le chemin, la maison redevient calme.

Dans ma gorge, la boule se dégonfle peu à peu. Je regarde le plateau posé à côté de moi et saisis la fourchette toujours garnie de hachis. Je la porte à ma bouche. Il est froid. Le hachis froid, ce n’est pas terrible, mais je finis tout de même ma bouchée, et voilà que soudain, juste au moment de l’avaler, il me semble sentir, sur le bout de ma langue, un petit goût de noisette.

el la plume

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