La tarte aux abricots

La tarte aux abricots

(Extrait de mon dernier roman : Il fallait qu’ils soient fous, ou qu’ils aient perdu pied)

Un après-midi de juillet, Edmond vint s’asseoir dans la cuisine. Il croisa ses bras et les posa sur la table devant lui. Il voyait Agathe de dos. Elle préparait une tarte aux abricots.

Ce qui le peinait le plus avec la surdité, c’était de ne plus entendre son Agathe-délicate chantonner en faisant la cuisine, comme elle avait toujours eu l’habitude de le faire. Elle lui jeta un regard par-dessus son épaule tout en continuant à battre les œufs. Elle y ajouta de la crème et un soupçon de sucre. Puis elle posa le bol sur le côté de la planche de bois sur laquelle elle travaillait, et saisit entre ses mains la grosse boule de pâte qu’elle avait laissé reposer sous un torchon humide. Edmond imagina le bruit feutré de ses mains frottant la pâte enfarinée, du rouleau qui tournait et l’aplatissait avec énergie, qui se collait un peu et se décollait aussitôt, de ses paumes qu’Agathe essuyait sur le revers de son tablier.

Agathe plia la pâte en quatre pour mieux la soulever, la plaça dans un plat de céramique aux bords dentelés, la déplia, y déposa les abricots coupés en deux, faces tranchées côté pâte, versa par-dessus l’appareil et enfourna le tout à four chaud. Puis elle se retourna, s’appuya contre le rebord de l’évier et regarda son mari.

Dans son œil, une lueur de tendresse se mêlait à de la nostalgie. Elle aurait voulu lui dire une parole, qu’il entende le son de sa voix. Il aimait sa voix, avant, il le lui avait dit plusieurs fois. Peut-être cela l’aurait-il un peu apaisé, au moins ramené à la réalité. La guerre était finie, il n’y avait plus à craindre, à affronter, à être sur ses gardes. Elle se retourna de nouveau, lentement, dans un bruit étouffé, et lava les ustensiles et le bol qu’elle avait utilisés. Puis elle dénoua dans son dos la ficelle de son tablier, l’accrocha à une patère et vint s’asseoir en face d’Edmond.

Elle le regarda longuement de son regard calme et appuyé, un de ces regards qui voit, vraiment, qui vous êtes, vous transperce sans vous blesser, vous dit « je suis là, si tu veux je t’écoute ». Puis elle se leva en faisant signe à Edmond de l’attendre une seconde, et revint avec un crayon dans la main droite et quelques pages blanches dans la main gauche. C’était du joli papier à lettres que l’un de ses prétendants lui avait offert de longues années auparavant. Le grain était épais et l’entête fleuri. Agathe s’assit à nouveau et commença à écrire. Elle posa un mot, s’arrêta un instant, le crayon levé, et reprit. Deux mots, une phrase, banale, sur les moissons qui seraient bonnes.

Jusqu’à présent, ils n’avaient ainsi échangé que des banalités, des mots de tous les jours qu’on dit pour constater, pour la forme, ou simplement pour faire les choses qu’il faut bien faire, à un moment où à un autre. Mais ce jour-là, Agathe avait envie d’aller plus loin, de retrouver sur ce papier un peu de leur intimité, cette intimité qu’Edmond avait emmenée avec lui le jour où il était parti, et qu’il avait laissée dans l’eau de la rivière. L’intimité aussi qu’Agathe avait jusqu’alors repoussée, parce qu’elle était trop dure, parce que la peau était trop écorchée, le sang trop frais. Était-ce l’effet de la douceur de l’abricot qu’elle avait laissé fondre sur sa langue lorsqu’elle avait dénoyauté un à un les fruits cueillis dans le fond du jardin ? Ou la bonne odeur du beurre enfin retrouvée qui ferait, comme du temps d’avant la guerre, tout le moelleux de sa tarte ? Elle avait le cœur joyeux, et l’envie de partager cette gourmandise de la vie avec celui qu’elle se sentait aimer à nouveau. Elle avait enfin l’envie de se rapprocher de lui, par la pensée et, pourquoi pas, par le corps.

Elle osa des mots à eux, des mots d’avant, et tendit la feuille et le crayon à Edmond. Il hésita un instant, et ce fut l’hésitation de trop, celle qui vous bloque le cœur d’un coup, qui fait que vous ne pouvez plus ni faire machine arrière, ni faire semblant. Trop à sa douleur et à sa haine, l’esprit troublé par l’alcool, Edmond ne comprenait plus. Pourquoi toute cette attente, si c’était pour en arriver là ? Tous ces efforts qu’il avait mis à bâtir maladroitement un équilibre plus que précaire, et voilà qu’il fallait encore tout remettre en question, voilà qu’il fallait encore lutter contre soi, contre ses démons, s’ouvrir à elle, qui l’avait jusque-là repoussé ! Voilà qu’il fallait qu’il accepte que ce soit elle qui choisisse, et qu’il pardonne le dégoût qu’il avait lu dans ses yeux, le doute de vouloir partager son foyer, et son fils, avec lui. Pourquoi maintenant était-il digne d’intérêt ? Écrire un mot chaleureux lui était impossible. Avancer, il n’y arrivait pas. Il se leva d’un bond, et dans un mouvement brusque, déchira le papier, et quitta la maison.

Agathe se sentit épuisée. De cette réaction et de tout ce qu’elle signifiait. Leur amour était détruit, Edmond sombrait et elle était incapable de le retenir. Il était là, mais elle était seule. Il était devenu un autre, un homme dans l’évitement de tout, que la moindre surprise paralysait, que la routine même, parfois, perturbait. Edmond s’était résigné, et leur amour passé ne pourrait pas le sauver. Et si lui renonçait, elle n’en avait pas le droit. Elle n’avait pas le droit de s’effondrer, parce qu’il y avait Claude, parce qu’il y avait les bêtes et les champs. Mais comment tenir, si son espoir mourait de pouvoir à nouveau, un jour, porter tout ça à deux ? Elle avait besoin de soutien et de réconfort. Edmond ne pouvait pas lui écrire, alors elle s’écrirait elle-même les mots qu’elle avait besoin d’entendre.

Elle prit une nouvelle feuille et nota sa tristesse, la simplicité et la complicité qu’ils avaient échoué à retrouver. Elle écrivait gauchement, la vue troublée par les larmes. Certains mots étaient illisibles, mais « personne ne lira jamais ce que je viens d’écrire », pensa-t-elle. Les mots sortaient d’autant plus vrais, d’autant plus crus, expiant les soubresauts de son âme et de son ventre, dégageant son esprit de la facilité à renoncer, à fuir et tout quitter.

Puis elle ramassa au sol les morceaux de papier déchirés, les joignit aux feuilles qu’elle avait noircies seule, et glissa le tout dans la poche avant de son tablier. Elle sortit la tarte du four et l’emballa pour aller l’offrir à Madame Bertier. Cette tarte aux abricots serait sa dernière, elle ne voudrait plus jamais ni en préparer ni en manger.

« Une tarte qui aura désormais un goût trop amer », avait-elle écrit.

Elle quitta la cuisine et monta dans la chambre de Claude. Il dormait toujours de sa sieste quotidienne. Elle s’allongea contre lui en chien de fusil, respira le cou de son enfant et s’endormit.

ellaplume

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