Sursaut

Sursaut

Il est plus de vingt heures, la nuit défile déjà depuis un moment derrière les vitres securit du TGV. Quelques lumières d’un orange triste passent au loin derrière ce que je devine être des prairies ou des champs. Il fait bon, chaud même, dans les fauteuils molletonnés de la seconde classe. Comme mon voisin de gauche, je m’assoupis doucement. L’arrivée est encore à plus d’une heure. Face à moi, un jeune homme regarde un film sur le petit écran de sa tablette. Il a les traits fins, les cheveux courts, la chemise propre. Il porte des écouteurs, son regard ne lâche pas l’écran, j’ai l’impression qu’il ne cligne pas des yeux. Je compte les secondes en l’observant, je fais attention à ce qu’il ne me voit pas. 5. 10. 15. 16. 17 secondes, il cligne les yeux. 5. 10. 15. 16 secondes, il cligne les yeux… Le train est silencieux, je perçois à peine quelques sons s’échapper de ses écouteurs. Il est crispé, les coudes appuyés sur les accoudoirs, immobiles, jusqu’à l’instant, la nano-seconde, où un tressaillement le parcourt, violent, soudain. Il a sursauté, ramenant ses coudes le long de son corps, détachant brusquement les yeux de sa tablette. Il me regarde, l’air surpris, presque coupable. Il me sourit, gêné. Oui, je l’ai vu, dans ce moment intime où la scène d’un film vous saisit. Ce moment où, d’ordinaire, les salles obscures vous protègent des regards étrangers, où personne ne peut voir en pleine lumière et de si près une réaction aussi instinctive, aussi brute. Je lui souris, pleine de compassion, je cherche à lui dire, sans parler : « Je sais ce que c’est, ne vous inquiétez pas, je ne me moquerai pas ». Il se replonge dans son film. Il aime les frissons. On aime tous les frissons.

el la plume

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