(re)nouer

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 Scène 1 :

Un homme marche sur une plage, au soleil couchant, les mains jointes dans le dos, courbé. Il semble nerveux.

Georges, plaintif :

Mais diable, où est-il ?

Ses pieds sont nus. De temps en temps, il dégage du sable du bout de son pied droit et se penche en avant en plissant les yeux, grogne ou hausse les épaules, puis replace le sable.

Un petit garçon entre en scène. Il boite. Il porte une salopette à même la peau, et une casquette blanche. Ses pieds à lui aussi sont nus. Il s’arrête net en apercevant l’homme face à lui. Un instant, il a l’air songeur.

Antoine, fort :

Hé ! Monsieur ! Tu cherches quelque chose ?

L’homme balaye l’air de la main pour signifier au garçon qu’il ne veut pas lui parler. Le garçon s’approche.

Antoine :

Je peux t’aider si tu veux ! Tu cherches quoi ?

Georges :

Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Et puis je ne vois pas bien comment tu pourrais m’aider. Quel âge tu as, d’abord ?

Antoine :

Dix ans.

Georges :

C’est ce que je disais.

Antoine, s’approchant :

Tu sais, je suis toujours le premier à la chasse au trésor. Et pourtant, tu as vu, hein ? Je boite !

Georges, maugréant :

On te laisse gagner, voilà tout…

Antoine :

J’ai entendu, tu sais. Alors, tu me dis ? Tu cherches quoi, à la fin ?

Georges :

Je cherche du sens.

Antoine :

Ah.

Le garçon soulève sa casquette et se gratte la tête en fronçant les sourcils. Le rideau tombe.


Scène 2 :

Antoine et Georges sont assis en tailleur dans le sable, face à face. Ils jouent aux cartes.

Georges :

C’est quoi, qui t’a rendu boiteux, comme ça ?

Antoine :

La polio.

Georges :

La polio, c’est moche. La vie est injuste.

Antoine :

Moi je suis content, parce que grand-mère dit toujours que j’ai eu de la chance, et que ça aurait pu être plus grave que ça.

Georges étale des cartes sur le sable devant lui. Antoine regarde, puis pointe les cartes du doigt.

Antoine :

Non, ça marche pas, là ! Tu as cinquante, et il faut cinquante-et-un pour poser. Tu peux remballer.

Georges :

Mais comment est-ce que tu parles ? « Tu peux remballer ». T’as été élevé où, hein ?

Il lève la main.

Non, ne me dis pas, je sens qu’on va tomber dans le misérabilisme.

Antoine, souriant :

Je serais toi, je ne m’avancerais pas à désigner le plus misérable des deux ! C’est ma grand-mère qui m’élève. Elle fait les meilleures boulettes de la région, et elle danse la ridée comme personne.

Georges :

Elle est bretonne ?

Antoine :

Jamais mis les pieds. Non, elle est du Nord. Comme toi et moi. Enfin… si toi aussi tu es d’ici. Mais c’est ça, tu vois, qui est dingue avec ma grand-mère. Ça, et ses boulettes.

Georges se lève, jette ses cartes sur le sable devant lui et s’étire.

Georges :

Les meilleures boulettes de la région, hein ? Allez viens, je t’emmène chez moi, je vais te les préparer, moi, les meilleures boulettes de la région.

Antoine, enthousiaste :

Chiche !

Le rideau tombe.


Scène 3 :

Antoine et Georges sont attablés dans la salle à manger d’un appartement spacieux à la décoration passée. Il y a des pompons aux rideaux et du tissu à grosses fleurs sur les fauteuils. Ils portent une serviette à carreaux autour du cou.

Antoine, se léchant les doigts :

Elles sont moins bonnes.

Georges :

Tu as quand même tout mangé…

Antoine :

J’avais faim. Mais je t’avais dit que frire, c’est toujours mieux que bouillir.

Georges :

Frire, ça rend trop gras.

Antoine regarde autour de lui en silence, puis il tend le menton vers la bibliothèque.

Antoine :

Ils disent quoi, tous ces bouquins ?

Georges :

Tout et rien. Je ne sais pas. Je ne les ai pas tous lus, ils étaient à ma femme.

Antoine :

Et ta femme, elle t’a quitté parce que tu es un vieux ronchon qui n’aime même pas les livres.

Georges :

Mais comment tu oses ? On ne t’a jamais appris la politesse ? Et qu’est-ce que tu connais à la vie, toi ? Tu es haut comme trois pommes !

Antoine, se laissant tomber sur le dossier de sa chaise :

Je ne suis peut-être pas celui que tu crois. Peut-être ai-je seulement l’apparence de l’enfant…

Un sourire se dessine sur ses lèvres. Il regarde son assiette, puis la pousse de côté. Il retire la serviette de son cou, lève ses jambes et pose ses pieds sur la table. Toujours nus, le spectateur peut constater à quel point ils sont sales. Antoine attrape un couteau sur la table et commence à se curer les dents avec. Georges pousse lui aussi son assiette, et installe ses pieds sur la table.

Georges :

Alors tu serais, quoi, une sorte de divinité traversant les âges, un immortel… Le diable, peut-être ? Ou ma conscience ! Qui viendrait me remonter les bretelles au crépuscule de ma vie ?

Antoine :

Arrête de faire le malheureux, tu as encore de belles années devant toi…

Georges :

Si tu n’es pas celui que tu laisses paraître, prouve-le-moi !

Antoine, le regard fixé sur les pieds de son hôte :

Tu as remarqué que le pouce de ton pied gauche est plus gros que celui de ton pied droit ?

Georges :

C’est vrai, mais tu changes de sujet.

Antoine, se penchant vers l’avant pour mieux voir :

Et pas qu’un peu. Toi aussi t’as eu la polio ?

Georges :

Je ne sais pas.

Un silence. Le rideau tombe.


Scène 4 :

Antoine et Georges se promènent côte à côte dans une avenue vide bordée de platanes. Georges marche lentement pour suivre le rythme saccadé du garçon.

Georges :

Tu ne devrais pas être à l’école, toi ?

Antoine :

La meilleure école est dans la rue. Grand-mère est d’accord avec ça. Je vais en classe, parfois, mais ça m’ennuie. La vie est bien plus belle dehors.

Georges :

Moi je trouve que la vie est triste. J’aimerais être joyeux, tu sais, mais je ne sais pas faire. Toutes ces guerres, ces personnes qui fuient leur pays, ces violences, partout…

Antoine :

Tu devrais voir plus petit… Ou plus grand, je ne sais pas.

Il sort une paire de lunettes rondes, métalliques, de la poche avant de sa salopette. Les montures ne supportent aucun verre. Il les tend à Georges.

Antoine :

Tiens, enfile ça. Mettons que ce soient celles de John Lennon ou de Gandhi. Tu vois quoi ?

Georges :

Hé bien, la même chose, pardi ! Il n’y a pas de verres, à tes lunettes !

Antoine :

Et c’est justement là que tu te trompes. Ces lunettes, elles ont les verres que tu veux bien leur donner.

Georges :

Alors quoi, on oublie les malheurs ?

Antoine shoote dans un caillou du bout du pied. Il atterrit au milieu de l’avenue.

Antoine :

Tu es un dur à cuire, toi. Tu aimes faire celui qui ne veut pas comprendre. Ce que j’essaye de te dire, c’est que ce n’est pas parce que tu es plus malheureux, que les migrants le seront moins.

Il s’arrête, se place devant Georges, se dresse sur la pointe des pieds et retire les lunettes du nez de son ami. Il les chausse sur le sien.

Antoine :

Tu vois, moi je vois la vie en rose dès que je mets ces lunettes. Et pourtant, elles appartenaient à quelqu’un que j’aimais et qui est mort. Mais si je suis perdu et que j’ai les lunettes, je sais ce que j’ai à faire. Et toujours, ce que j’ai à faire, c’est voir que l’instant est magique.

Georges :

Magique, magique, tu en as de bonnes. C’est juste un jour normal dans une vie normale.

Antoine :

Et ça, c’est pas magique, peut-être ?

Ils marchent en silence côte à côte, les mains jointes dans le dos, jusqu’à sortir de scène. Le rideau tombe.


Scène 5 :

Dans son appartement, Georges attend, assis à la table du salon. Le couvert est mis. À hauteur de sa main gauche, une boîte de cigares ouverte. On frappe à la porte. Georges frappe ses genoux du plat de ses deux mains et se lève pour aller ouvrir.

Georges, levant ses bras devant lui :

Marcel ! Grand frère ! Entre, je t’en prie !

Marcel, surpris :

Eh bien te voilà bien joyeux ! Que se passe-t-il, tu as rencontré l’amour ?

Georges :

Ne soit pas bête. À mon âge… Non, la vie me semble légère aujourd’hui, voilà tout. Et je suis heureux de te voir.

Marcel ôte son chapeau et sa veste et les suspend au dossier d’une chaise.

Marcel, voyant la boîte de cigares :

Et en plus tu me sors ces merveilles ! Voilà longtemps ! Allez, raconte à ton vieux frère ce qui se passe dans ta vie.

Georges :

Tu as du flair sur un point : j’ai rencontré quelqu’un.

Marcel :

Ah, les femmes ! Elles seules vous changent un homme…

Georges, mystérieux :

Ce n’est pas une femme.

Marcel :

Je ne vois pas. Un banquier ? Un avocat ? Un expert immobilier !

Georges :

Ce n’est pas un homme non plus. Enfin, pas encore…

Marcel :

Comment ça pas encore ? Je ne comprends rien à ton charabia !

Georges :

C’est un minot. Un bambin. Un gamin. Jamais je n’aurais cru pouvoir dire ça, mais tu vois, ce môme m’a changé.

Marcel, dubitatif :

Un môme ! Et c’est qui, ce môme ?

Georges :

Il s’appelle Antoine.

Marcel :

Et c’est tout ?

Georges :

Il est malin, il est très cultivé malgré son air de vagabond, il vit chez sa grand-mère et il sait jouer au rami… Je ne connais pas son nom, je ne sais pas où il habite, en fait je sais très peu de choses de lui ! Et pourtant, c’est incroyable, mais j’ai l’impression de l’avoir toujours connu…

Marcel :

L’amitié parfaite, en somme.

Georges :

Je ne dirais pas vraiment ça, je crois que c’est plus que ça. Comme un attachement familial, tu vois ? Une partie de moi…

Marcel :

C’est drôle, parce que quand tu es né – j’avais six ans – j’ai supplié les parents pour qu’on t’appelle Antoine. Ils n’ont jamais voulu. J’aimais ce prénom, et j’avais comme l’intuition qu’il était fait pour toi.

Georges :

Je l’ignorais.

Marcel :

Antoine…

Georges :

Tu sais si j’ai eu la polio quand j’étais petit ?

Le rideau tombe.


Scène 6 :

Antoine est seul en scène. Tête baissée, regard triste, jambes pendantes, il est assis sur un banc public. À sa gauche, un arbre. Le vent souffle et fait bruisser les feuilles. Georges entre en scène, le pas ample et l’air joyeux. Voyant son ami, il l’apostrophe.

Georges :

Eh bien alors, que t’arrive-t-il ? Tu m’as l’air bien désœuvré, tu as perdu tes lunettes ?

Antoine :

Ma grand-mère est morte.

Un silence.

Antoine :

Je n’ai plus personne, je suis tout seul, et je ne veux pas aller à l’orphelinat. À l’école ils disent que c’est les enfants fous, qu’on enferme là-bas.

Georges est choqué, son sourire s’éteint. Il baisse les yeux et se remet en marche, tourne en rond devant le banc, s’appuie de la main contre l’arbre, regarde tour à tour Antoine, puis le sol, se remet à marcher, s’arrête… Cela dure de longues minutes.

Georges :

Tu vas venir vivre chez moi. Il y a de la place, il y a des livres, tu y seras bien, n’est-ce pas ?

Antoine, triste :

Tu crois que c’est possible ?

Georges :

C’est pas toi qui disait « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait » ?

Antoine, esquissant un sourire :

Non, c’est pas moi, c’est Mark Twain.

Georges :

On s’en fiche, on a qu’à dire que c’est toi.

Antoine saute du banc, retombe maladroitement à pieds joints et s’approche de Georges. Ils se prennent dans les bras l’un de l’autre un long moment. Le vent tombe et le silence se fait.

Antoine :

Merci.

Georges :

De rien. Je crois que je l’ai trouvé.

Antoine :

Quoi donc ?

Georges :

Le sens.

Fin

el.

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