Pardon

Pardon

Photo : skulicious.com
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Il est « tombé dans le panneau », comme on dit, et il constate les dégâts. Son oeil morne se pose sur son fauteuil éventré, sur le sol crasseux de sa cuisine, sur ce poêle qui a été du dernier cri, un jour.

Il s’est laissé aller ces derniers temps, tout chez lui est recouvert d’une couche de poussière cireuse, il y aurait eu un incendie là-dedans que ça n’aurait pas été plus lugubre.

Le rideau à grosses fleurs qu’Adeline disait aimer est devenu bien gris. Adeline. Adeline n’était pas si gentille, au fond. Adeline l’a eu comme un bleu.

Il s’avance, évite machinalement les morceaux tranchants qui jonchent encore le sol, un verre qu’elle a dû laisser tomber dans sa hâte. Il ne l’a pas ramassé, comme si cela lui demandait moins d’efforts de tourner autour pour l’éviter. C’est devenu presque un réflexe, même dans le noir il sait comment traverser la pièce sans se couper le pied.

Il attrape le rideau à pleines mains et tire dessus de toutes ses forces. La tringle vient avec, le rideau et la tringle, et les anneaux et les précieux crochets qui maintenaient le tissu aux anneaux, tout s’effondre devant lui en un bruit mat, tandis que monte dans l’air un jaillissement de poussière. Ses yeux brûlent, pas de douleur mais de rage. Il hurle. Il s’est fait avoir, par une femme qu’il a cru sienne et qui lui a toujours échappé. Il entend déjà son père, son frère, ses amis et même les femmes de ses amis, rire de lui.

« Moi je l’aurais vu venir, c’était é-vi-dent », « t’as toujours été trop naïf, Jo », « elle n’était pas nette, Adeline, tout de suite je l’ai su »…

Pas un pour être un peu compréhensif. Pas un pour rappeler que coeur amoureux n’a point d’oreille. Mais ce sont des menteurs, ils n’ont rien vu venir, eux non plus.

Jo s’affale dans le fauteuil qui s’enfonce de vingt centimètres de plus que d’habitude. « Tu sais, j’ai un secret, mais à toi je peux le dire, lui avait-il murmuré un soir à l’oreille, après l’amour, à toi je peux le dire, je ne laisse pas mon argent à la banque, je ne fais pas confiance aux banquiers, ce sont des voleurs, mon argent je le cache dans le coussin de mon fauteuil, au chaud sous mes fesses… » Il ne l’avait jamais dit à personne. À personne sauf à elle, Adeline.

Avait-elle suivi un plan depuis le début ? Ou l’avait-elle tout de même aimé un peu ? Un tout petit peu ? Ses pommettes rebondies qui rosissaient à chaque tracas, à chaque cadeau mignon, à chaque regret, ne l’auraient-elles pas trahie si elle avait menti ? Mais c’était elle qui était venue à sa rencontre, cinq mois plus tôt dans ce bar enfumé et mal famé, c’était elle qui avait insisté pour venir voir chez lui, c’était elle qui, la première, l’avait questionné sur sa vie. Tout était si naturel avec elle et chez elle, de l’ondulation sauvage de ses cheveux à sa théorie de l’amour heureux, qu’à l’évidence, tout cela était trop beau pour être vrai.

Où était-elle maintenant ? Dans la chambre d’hôtel d’une zone industrielle, à compter en culotte, une serviette enroulée sur la tête, ses billets pour la centième fois ? Auprès d’un autre déjà, heureux amoureux, qui vivrait d’ici quelques mois, peut-être quelques semaines seulement, la même humiliation ?

Jo regarde à ses pieds ses chaussettes salies d’avoir traîné sur ce sol négligé. Il est bien misérable, mais, assis dans son fauteuil dégarni, le rideau, et la tringle, et les anneaux morts à ses pieds, il lui cherche des excuses.

« Elle doit être malheureuse à devoir vivre comme ça ; moi je n’en ai pas tant besoin, de cet argent ; d’une façon ou d’une autre, justice sera rendue, et ce jour-là, elle… ; je suis sûr qu’elle en a eu, des sentiments pour moi, au moins quelques-uns ; et puis au diable ce qu’ils penseront tous ! N’ont-ils jamais été prêts à tout donner sans rien attendre en retour, eux ?! Et bien tant pis pour eux, ils n’ont jamais goûté au délice de se laisser aller à des mains caressantes que l’on voit innocentes ! »

Il ne veut pas cesser de faire confiance. Il préfère croire que son heure viendra, son heure de complicité et de sincérité avec une femme. Lui, il a été vrai, et il le restera.

Il se lève, va tirer un sceau de dessous son évier, un balai brosse et une serpillière de son placard, et frotte le sol avec force à l’eau chaude.

Après, il recoudra la housse de son fauteuil.

ellaplume

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