Les ongles vernis de rouge

Les ongles vernis de rouge

Photo : Rawkiss.tumblr.com
Photo : Rawkiss.tumblr.com

Toutes les trois assises côte-à-côte, dos au mur, sur les chaises en plastique roses du bord de la piscine, elles ont le regard tourné vers le soleil, et de longues casquettes en paille vissées sur la tête. Leurs ongles vernis de rouge luisent à leurs mains comme à leurs pieds. Elles restent sans bouger.

« Ma chérie, ton nouveau tour de taille, c’est indécent. Tu es en infraction avec les lois de la nature ! Combien as-tu payé notre cher Docteur Panagiotakis pour aller aussi loin dans l’idéal esthétique ?

Haa ! Indécent, c’est le mot, et franchement j’adore ça. Retrouver le frisson de voir les hommes détourner le regard des attributs de leur propre femme… »

Le corps qui parlait avait retrouvé son galbe d’antan. Après avoir porté trois marmots, allaité car le code des bonnes mères l’imposait, et s’en être occupé pratiquement tous les jours pendant près de vingt-cinq ans, il était de nouveau seul avec lui-même, et pouvait enfin consacrer plus de temps qu’il n’en fallait à se pomponner et à s’admirer de la tête aux pieds. Le devoir conjugal et maternel accompli, il jouissait des séances d’UV, de massages et de manucure financées par monsieur dans la plus parfaite satisfaction narcissique.

« Et de combien ce cher Docteur Panagiotakis a-t-il allégé ton portefeuille, en plus d’alléger ta taille et tes hanches ? »

La tête concernée se penche vers l’avant et les yeux fardés aparaissent au-dessus des lunettes noires.

« Tout mon argent, précise la bouche repulpée. Jusqu’au dernier centime. On n’a qu’une vie… »

La bouteille d’huile de bronzage passe d’une main à une autre, fait luir les bras, les cuisses, les épaules, comme une dernière couche de vernis lustrant cette revanche sur le temps qui passe.

« Mes enfants à moi s’opposent farouchement à la chirurgie plastique – notez que je n’en ai que faire. C’est bien simple, ils ne comprennent rien à ce que je raconte. Moi non plus, du reste, je ne comprends rien à ce qu’ils racontent… Cette lubie de la « décroissance » ! La « sobriété heureuse » comme ils disent…

Les ânes ! Pourquoi donc se priver de ce que la science nous donne de meilleur ? Un jour, crois-moi, ils comprendront. Le jour où ils se retrouveront à notre place. »

Un homme en polo et pantalon de lin blancs, le biceps saillant et le cheveu gominé, s’était approché pour tendre à la femme du milieu un plateau argenté. Posé dessus, une enveloppe.

« S’il vous plaît, madame. »

Les fins doigts aux ongles vernis saisissent l’enveloppe, la décachètent et en retirent un feuillet de papier vergé ivoire, plié en deux. À nouveau, la tête concernée se penche vers l’avant et les yeux fardés aparaissent au-dessus des lunettes noires. Le regard s’assombrit, fusille l’homme en blanc déjà reparti, puis se tourne, à droite, à gauche, presque suppliant, vers les deux autres paires de lunettes noires.

« Et bien quoi ?! Tu en fais une tête ! Parle !

Tom… Tom…

Quoi, Tom ? Ressaisis-toi, voyons, et dis-nous ce qui est écrit sur ce fichu papier ! »

Et les doigts agacés et impatients de saisir le feuillet sans permission, de le monter aux yeux…

« Oh le mufle ! Oh l’ingrat mari, le perveeeers ! Elle a au moins vingt ans de moins que lui ! »

Sur le papier tombé à terre, le mari remercie sa femme, elle a été une compagne « aboutie ».

« ‘Aboutie’, quel étrange compliment, pense-t-elle. Si tant est que c’en est un… »

Il la remercie, mais la vie l’appelle ailleurs. Tu comprends, cela passe si vite, j’ai besoin de me sentir vivant, et bla bla bla, le si banal laïus. Les trois estomacs se nouent derrière les maillots de bain de créateurs, la séance de bronzage n’est tout à coup plus tellement amusante. Les mains aux ongles vernis ramassent l’huile solaire, les lunettes, les tissus de plage et abandonnent les trois chaises en plastique roses du bord de la piscine.

« Tu sais quoi ? Tu aurais mieux fait de garder ton argent. »

el la plume

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