Le porte-manteau, le perroquet et la vie

Le porte-manteau, le perroquet et la vie

Un jour, j’ai terminé mon premier album, bouclé, sauvegardé, uploadé sur mon site et même envoyé à diverses maisons de production. Et il s’en est suivi… un grand vide.

J’avais beau lire et relire, concentré, les notes griffonnées dans mes carnets, ces notes prises alors que je suais sang et eau sur mes compos, des idées d’arrangements et de mélodies que je n’avais ni le temps ni l’espace de traiter, rien à faire, pas la trace d’une bonne idée. Ça aurait pu valoir quelque chose, avant ; à ce moment-là, c’était dépassé.

C’était comme si l’intégralité de mon être et de mon énergie avait été capturée dans ces quatorze pistes, et que je n’avais plus rien à raconter. Pour autant, ma soif de composer n’était pas épanchée, mes doigts voulaient courir sur les touches du clavier et les potars du studio. Mais pour dire quoi ? Il me fallait une idée et même plus, de l’inédit, de l’inattendu, une révolution.

Alors je suis parti. Quête ou fuite, allez savoir. Je cherchais de l’ailleurs, des paysages, j’ai trouvé des visages.

J’ai rencontré une espagnole aux larges hanches et aux cheveux bouclés. C’était en juin, la tiédeur des jours et des soirs a déposé sur nos corps une vague sensuelle. Mon blouson est resté accroché à son porte-manteau pendant deux bonnes semaines. J’ai enregistré le frottement de sa jupe de soie contre ses jambes longues, le froissement des vêtements que l’on enlève et que l’on jette à terre. Quand je les réécoute, je les vois rouges comme son pays et la ceinture autour de sa taille coquette.

J’ai rencontré un peintre portugais qui donnait des caramels à manger à son perroquet bleu. C’était un perroquet qui chantait Pavarotti, jamais la bouche pleine. Je l’ai enregistré, et aussi les épices et le poisson qui mijotaient ces soirs d’été dans leur court-bouillon parfumé. Quand je les réécoute, ils sont rouges comme des tomates bien mûres et le soleil qui se noie dans la mer.

J’ai rencontré Samiya, une jeune indienne qui venait d’échapper à la mort. Ses yeux, ses dents, ses joues, reflétaient la vie comme je ne l’avais jamais vue. J’ai enfin compris ce que c’était que « rayonner ». Dans sa langue, son prénom signifiait « incomparable ». J’ai enregistré ses mots exotiques, et son rire à pleine bouche, et le tintement de ses bracelets. Quand je les réécoute, ils sont rouges comme le point au milieu de son front et la lumière qu’elle a mise dans ma vie.

Tous ces sons, je les ai réunis et travaillés comme on travaille la terre. J’ai construit quelque chose de nouveau, à la rencontre ses sens, des sons et des voix. Une musique nouvelle qui n’a rien de commun avec celle qu’on enseigne. Au hasard des porte-manteaux, des perroquets et de la vie, j’ai trouvé mon idée.

ellaplume 

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