Le haricot d’or

Le haricot d’or

Dans une grande pièce neutre, il n’y a rien qu’eux, une table, et leur histoire.

Elle attend de lui davantage d’attentions. Des preuves de son amour, qu’il soit davantage aux petits soins pour elle. Elle lui en veut, lui dit avec colère, mais elle a dans la voix cette mélancolie des gens qui pensent qu’il n’y a pas de solution. Il faut qu’il lui montre qu’il l’aime, mais elle sait que les gens ne changent pas. Les efforts ne durent pas, et les fleurs finissent toujours par faner.

Debout face à elle, il entend sa colère mais peine à la comprendre. N’est-ce qu’une histoire de petites choses ? Quelle importance ont les mots doux, les cadeaux, à côté de l’amour qu’il a pour elle ?

Ils sont seuls dans cette grande pièce blanche. Il est immobile, elle gesticule, hausse les bras et le ton pour donner du poids à son argument. Ça la fatigue, elle se calme, marque une pause.

Il se produit alors sous ses yeux quelque chose qu’elle ne pourra jamais raconter à personne. Quelque chose que l’on ne croit que dans les films, parce qu’on est d’accord pour croire, parce que ce n’est pas la vraie vie. Quelque chose que l’on peut rêver mais qu’on ne peut pas vivre.

C’est un mouvement étrange, qui l’a pris tout à coup, un mouvement de rejet vers l’avant. Il se penche. Elle ne voit plus son visage. Il place ses mains devant sa bouche et il en sort, comme du plus profond de lui-même, une énorme masse luisante. Elle n’en revient pas. Que vient-il de se produire ? C’est quoi, ce truc qui a la taille d’un ballon de baudruche ?

Il lui tend simplement l’étrange objet.

« C’est mon amour pour toi. »

Ahurie, elle le saisit.

« C’est lourd, dit-elle. Comment tu vis avec quand c’est… en toi ? »

Elle n’en revient pas d’avoir prononcé ces mots.

« Je ne le sens pas. Même parfois, je sens qu’il me rend plus léger. J’ai l’impression qu’il me fait flotter. »

Elle observe la chose, cette chose qu’il dit être son amour pour elle. Si c’est vrai, son amour est beau, c’est indéniable. Elle a dans les mains une grosse masse brillante et dorée, dont la forme ressemble à celle d’un haricot. Ses courbes sont d’une douceur extrême. Sa surface est parfaitement lisse, de sorte qu’en se penchant un peu, elle peut voir son visage se refléter dedans.

Le gros haricot d’or commence à lui peser. Il est si lourd et si gros ! Elle le pose à sa droite, sur la table. Il la regarde faire. Elle voit maintenant dans ses yeux, comme elle a pu sentir tout à l’heure entre ses mains, la force de son amour pour elle. Il a dans le regard une quiétude qui la bouleverse. Il sourit, calme, sûr de lui.

Alors soudainement, elle doute, et, pensant voir dans l’attitude de son ami l’attente de l’entendre dire quelque chose, elle articule, non sans mal :

« Je suis très gênée. Je m’en veux de n’avoir pas vu ça avant, et de ne pas y croire encore maintenant. Je ne pensais pas que tu ressentais pour moi quelque chose de si pur et de si fort. J’en viens à douter d’être capable de t’aimer comme ça. »

Elle se dit que si elle avait su faire pareil, sortir de son corps un objet témoignant de son amour pour lui, il en serait ressorti un amas incertain de bosses et de creux, rugueux par endroits et doux par d’autres, multicolore et déséquilibré. Un objet qui aurait voulu dire « je suis tout et rien à la fois, beau et moche, attirant et dégoûtant. » Elle a honte. Oui, pour lui, elle a des attentions. Plein de petites attentions. Elle est généreuse, mais est-ce un amour véritable ? N’est-ce pas plutôt un moyen de cacher ce qu’elle ne peut montrer : qu’elle ne l’aime pas comme elle le voudrait ? Et si son amour pour lui n’était même pas la chose informe à laquelle elle avait pensé tout d’abord, mais juste du vide ? Un creux dans du vide. Du rien.

« Je ne sais pas si je t’aime, dit-elle avec lassitude. Si je t’aime comme il faut. Tu ferais peut-être mieux de laisser ton haricot sur cette table et de m’oublier. »

Elle a peur. Elle ne veut pas le perdre, mais elle craint de devenir aigrie, de retourner sa colère contre lui, de lui faire payer la mascarade d’amour qu’elle a elle-même montée. Elle aimerait que son amour pour lui ressemble à un majestueux et indestructible feu de joie, qui hypnotise, réchauffe et rassemble. Mais comment savoir si le feu prendra, et s’il ne serait pas plus vif avec un autre ?

« S’il laissait son haricot sur la table, ça serait plus simple, pense-elle. Il choisirait pour nous. »

Il tend ses bras, saisit le haricot d’or et l’avale.

el la plume

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