Le gâteau de tante Odette

Le gâteau de tante Odette

Avec toute cette agitation, je crois bien qu’on m’a oublié. Je suis tout seul dans la cuisine. Avant de partir, maman a dit : « Reste-là. Tiens, assieds-toi là, on revient », et depuis ils ne sont pas revenus. C’est tante Odette qui a fait un malaise, je crois. Maman voulait pas que je vois ça. Elle devait être sacrément mal en point. Ça, c’est parce qu’elle s’est entêtée à aller chercher le gâteau qu’elle avait commandé à la pâtisserie hier soir, par téléphone. Les gâteaux à la crème, tante Odette elle en raffole. Alors tout à l’heure, elle est sortie, malgré le vent et la grêle. Elle a même pas attendu que ça se calme.

« La pâtisserie va fermer, et on n’aura pas nôtre gâteau », elle a dit en enroulant son écharpe autour de son cou comme on ficelle un rôti.

Sauf que tout le monde s’en fiche, du gâteau de tante Odette. Elle les choisit toujours avec trop de crème et trop de sucre. Oncle Henri, il peut pas en manger, rapport à son « chlo-res-té-rol » ; maman elle a encore plus peur de grossir que des araignées ; papa il a des chicots qui supportent pas les sucreries, et moi j’ai l’interdiction du dentiste parce qu’il dit que j’ai les mêmes dents que papa. Alors le gâteau de tante Odette, en fait, il est que pour tante Odette.

Je suis assis sur une des chaises de la cuisine, la bleue, et je commence à me tortiller. Je suis sûr qu’elle a fait un malaise, tante Odette, ou alors elle a attrapé une pneumonie. Ça s’attrape quand il fait froid, et c’est pire quand y a du vent, il a dit, le prof de sciences. Ou alors c’était pour qu’on sorte pas chahuter dans la cour le jour où le directeur monsieur Latranche était pas là…

Je me tortille sur ma chaise en toussant. Ils m’ont oublié, c’est sûr. J’ose pas aller voir. Si ça se trouve, elle est morte, tante Odette. Je tousse plus fort pour qu’ils m’entendent. Ça doit faire une heure que je suis là. Plus longtemps, même, si ça se trouve. Derrière la fenêtre, il pleut toujours.

Ah ! Des pas dans l’escalier. C’est maman qui descend. Je reconnais le frottement de sa main le long de la rampe. Je la vois qui s’approche. Elle entre dans la cuisine.

« La fièvre est tombée. On a eu peur, mais c’était juste un coup de froid. Rien de cassé.
– Ah. Et le gâteau ?, je demande.
– Le gâteau, il a fini retourné et écrasé dans son carton. Foutu. Elle est tombée dessus en faisant son malaise. »

J’avais envie de rire, mais je pouvais pas. J’imaginais le gâteau plein de crème aplati par le gros derrière de tante Odette, et la crème qui déborde par tous les trous. Papa, il dit souvent qu’aucune faute n’est impardonnable. Surtout quand il a bu un coup de trop. Mais là, quand même, j’ai pas ri, parce que maman, elle avait l’air triste. Elle regardait le jardin au-dehors. Les branches du tilleul dansaient avec le souffle du vent.

el la plume

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