La honte des nuages

La honte des nuages

Un matin, je me suis levée et le ciel était pur comme jamais je ne l’avais vu. Malgré l’heure matinale, le soleil illuminait la terrasse et les œillets d’Inde que maman avait plantés au fond de mon jardin au début du printemps. Le jaune-orangé de leurs pétales se détachait dans le paysage comme des touches de peinture vive sur une toile impressionniste. J’ai le souvenir d’une journée qui est passée très vite, l’une de ces journées où je me délectais de marcher pendant des heures à travers champs sans voir le soleil tourner, où je cueillais des fleurs sauvages pour en faire des bouquets, et me laissais couler dans une chaise longue et envahir par la torpeur. Une journée de vacances.

Après ça, les jours de lumière se sont alors succédé. Un, deux, trois, dix, puis c’est tout le mois qui a filé ainsi sans que personne ne voie le moindre nuage. Pas une accalmie de soleil, pas une goutte de pluie. Puis septembre est arrivé, et on a commencé à s’inquiéter. « Une première depuis 1916 », titraient les journaux locaux. Les paysans peinaient à labourer leurs terres, rouspétaient, appelaient à l’aide. On a vu l’automne s’installer bien plus vite et bien plus tôt que d’ordinaire. Après les herbes et les arbustes, ce sont les arbres qui se sont desséchés. Leurs feuilles ont bruni puis se sont détachées alors qu’octobre n’était pas terminé.

Le phénomène était circonscrit à notre petite région de L., et les journalistes de la capitale ont fini par arriver. Ils ont questionné, ils ont filmé le ciel, longtemps, comme pour le provoquer, ils l’ont montré à la télé. Le Maire de N. s’est publiquement exprimé, mais il n’avait rien à dire, rien d’autre à dire que de sa longue vie, il n’avait jamais vu ça. Les nuages nous contournaient comme les oiseaux contournent instinctivement les obstacles de leur migration. Les nuages se détournaient de nous comme si soudain, pour une raison qu’ils préféraient tenir cachée, ils avaient eu honte de nous.

Parce que les météorologues non plus ne trouvaient aucune explication, les astrologues se sont saisis de l’affaire. Un alignement de Mercure et de Vénus qui, bien sûr, n’augurait rien de bon… Je n’ai pas bien compris. Ils prêchaient le déclic écologique, faisaient leurs choux gras de l’événement qui ne pouvait être que l’ultime avertissement d’une catastrophe qui nous avalerait tous. Ici, c’est bien vrai que notre réalité s’est transformée. Les lacs, les rivières et les réserves d’eau sous la terre, en l’espace d’une année, se sont totalement asséchés. On a fait venir de l’eau d’ailleurs, et puis ça a fini par être trop compliqué et trop coûteux. Alors les gens sont partis, ruinés. Qui voudrait d’une maison, pire, d’un lopin de terre, dans un désert ?

Comme les autres, je suis restée aussi longtemps que j’ai pu. J’ai épuisé le puits du jardin, et puis je suis partie. J’avais le cœur serré le jour où j’ai quitté ce lieu qui avait été ma maison pendant toutes ces années. Je n’ai pas fermé la porte à clé. Le jardin n’était plus que poussière, les œillets d’Inde n’étaient plus dans ma tête qu’un souvenir fané. Les mulots, les bourdons, même les araignées, avaient depuis longtemps décampé.

Je suis allée m’installer à la ville, là où l’eau coule au robinet sans que l’on se demande d’où elle vient. J’ai cessé mes balades entre champs et forêts. J’ai oublié ma maison et j’ai reconstruit ma vie. J’ai rencontré un homme qui ne se formalisait pas de mes manières parfois bourrues. Nous avons eu trois enfants. Nous avons passé nos vacances à la mer et à la montagne, jamais à la campagne. Nos enfants ont grandi, j’ai vieilli, je me suis tassée, et un jour, alors que je regardais, comme tous les soirs, les informations à la télévision, je l’ai vue. Ma maison. Elle était délabrée, une partie de la terrasse était effondrée, mais je l’ai tout de suite reconnue. Et autour, il y avait un jardin. Et dedans, il y avait un homme qui racontait. Il disait qu’un jour, il était arrivé là parce qu’il n’avait nulle part d’autre où aller, qu’il avait baissé la poignée et qu’elle n’avait pas résisté. Alors il avait tapé la poussière sur ce lit et s’était allongé, il avait fait du feu dans cette cheminée. Quelques jours secs avaient passé, puis la pluie s’était mise à tomber. Alors il était resté, seul, toutes ces années.

el.

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