Et ils s’endorment le cœur léger

Et ils s’endorment le cœur léger

Le soleil se couche derrière les champs et les bois. Les arbres fruitiers du jardin se sont gorgés de lumière toute la journée, il faudra bientôt cueillir les fruits et en faire des confitures, sans quoi ils seront perdus. De rares oiseaux chantent encore, avant que la nuit ne les endorme. La nature est partout autour de cette terrasse qu’ils ont construite ensemble, main dans la main. Ça leur a pris du temps, ils ne sont plus tous jeunes.

Ce soir, ils sont assis face à face, une tisane à la main, de part et d’autre de la large table de bois. Ils discutent lentement, à voix basse, de leur programme du lendemain, du spectacle qu’ils ont vu la veille, de la famille qui viendra bientôt les visiter. Les années ont passé, ils sentent leur corps devenir chaque jour un peu plus faible, plus raide, plus douloureux. Mais c’est la vie qui veut cela, pensent-ils. C’est bien naturel. Il faut songer à laisser la place aux jeunes. L’harmonie se lit sur leurs visages.

Les tasses se vident. Les oiseaux ne chantent plus. La nature fait entendre ses bruits nocturnes. Chuintements d’animaux, bruissements de feuillages. Ils se lèvent et rentrent dans la maison, s’allongent côte à côte dans le lit conjugal.

« Tu te souviens de la lettre que je t’avais écrite, quand on s’est rencontrés, avant de partir une semaine toute seule dans le Sud de la France ? C’était il y a tellement longtemps…
– Oui, je m’en souviens. Tu voulais prendre du recul avant de t’engager avec moi.
– C’est ça. Je ne savais pas si je pourrais vivre avec toi l’amour dont j’avais tellement envie.
– Je me souviens, répond-il, songeur. Tu tenais tellement à ton amour irrationnel ! Et j’étais tellement rationnel !
– Et bien tu sais quoi ?
– Dis-moi.
– Je l’ai eu, cet amour-là, avec toi. Si calme au début, si fort aujourd’hui qu’il me fait tourner la tête…
– Alors je suis content, dit-il après un silence. Moi aussi, j’ai été heureux, tout ce temps, avec toi. »

Ils se regardent dans les yeux, se sourient. Aux coins de leurs yeux, les signes du passage des ans ne les émeuvent plus. Elle prend la main de son vieux dans sa main de vieille.

« Tu crois qu’on peut choisir l’heure de notre mort ? Je veux dire, on est vieux, nos corps sont fatigués. Tu crois que si on le voulait, si on le voulait vraiment, on pourrait décider, ce soir, de nous endormir pour ne plus jamais nous réveiller ?
– Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être que la pensée pourrait le commander au corps, arrêter peu à peu le battement des cœurs. Mais tu aimerais ça, ce soir ?
– Peut-être. Je suis apaisée, là, avec toi. C’est un beau moment pour mourir. Et puis on pourrait partir ensemble. »

La lune éclaire à peine la pièce, la pénombre les invite à se laisser emporter par le sommeil. Main dans la main, ils ferment les yeux, savourent le silence et s’endorment, le cœur léger.

el la plume

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