Ce quelque chose qu’on n’oublie pas

Ce quelque chose qu’on n’oublie pas

C’est quelque chose qu’on n’oublie pas. Quelque chose que l’on vit, que l’on raconte, parfois, mais qu’on oublie, jamais. On ne l’oublie pas parce que l’émotion a été si forte qu’elle est venue imprégner chaque cellule de notre corps d’une petite marque indélébile qui se transmet de génération de cellules en génération de cellules, et dès que la luminosité de l’instant, la brise du moment ou une odeur fugace s’approche un tant soit peu de celle qui était là au temps précis de l’émotion, celle-ci réapparaît avec la même vigueur, les cellules se réveillent, le coeur se met à battre plus fort, les souvenirs se mêlent au présent, et l’on revit, comme au premier jour, ce « quelque chose qu’on n’oublie pas ». C’est, bien sûr, vous y pensez, la madeleine de Proust, mais c’est aussi la douceur du parfum de violette d’une grand-mère aimée, ou le premier cri d’un bébé…

Son « quelque chose qu’on n’oublie pas » à lui, c’est le regard pétillant de Lucile, dans le rétroviseur de son taxi la première fois qu’il l’a aperçue, et la seule fois. Elle faisait Concorde – Opéra, il était aux alentours de 18h30, elle a levé les yeux et elle lui a demandé :

« Qui ne dit mot, consent… C’est ça, l’expression, n’est-ce pas ? »

Elle n’a pas attendu sa réponse.

« Ça me fait grimper au plafond, de pareilles sottises ! La fille qui ne répond rien à une demande en mariage, c’est parce qu’elle consent, peut-être ? Je ne consentais pas, moi, je réfléchissais… Tiens, c’est même l’inverse ! Qui ne dit mot s’oppose ! »

Elle baissa les yeux sur ses mains.

« Évidemment, je généralise. Et dès qu’on généralise, on dit des conneries, non ? »

Le regard pétillant s’était transformé en une pressante supplication. Jean était saisi, il aurait voulu arrêter son taxi, descendre en un éclair et lui ouvrir la porte comme le font les hommes galants, la faire sortir de la voiture en lui tenant délicatement la main, et la serrer contre lui en lui disant que quoi qu’il arrive, quoi qu’elle ait fait ou qu’il se soit passé, il l’aimait et l’aimerait toujours. Pourquoi elle, pourquoi avec cette intensité, pourquoi maintenant ? Peut-être le grain à peine cassé de sa voix, le col de sa chemise légèrement de travers, ou les mots qu’elle avait prononcés, ces mots qui trahissaient une énergie immodérée tout autant qu’un bon paquet de failles. Ça avait été un vrai coup de foudre, une explosion incontrôlable comme on n’en voit qu’au cinéma.

Ce jour-là, il lui a répondu. Il a dit :

« Moi je crois pas que vous disiez des conneries. »

Il a trouvé que c’était con, cette réponse. Il a voulu se rattraper.

« Vous avez pas l’air d’être une fille qui dit des conneries. »

Il a trouvé que c’était encore plus con. Il n’a plus rien dit, il s’est contenté de sourire béatement en jetant de temps en temps un coup d’oeil dans le rétroviseur. Ça a eu l’effet de l’apaiser, Lucile. Elle s’est détendue en s’enfoncant dans l’assise de la banquette arrière.

« Vous avez raison, cette histoire n’a pas d’importance. Si elle ne le veut pas vraiment, mon avis, tant pis pour elle. »

Jean n’est pas descendu pour la serrer dans ses bras. Son coeur battait trop fort, elle l’aurait senti à travers leurs vêtements et ça aurait été très gênant. Il s’est contenté de lui offrir la course.

« Ça me fait plaisir. Pour vous remonter le moral. »

Depuis, il est devenu comme ça, Jean, un vrai coeur d’artichaut. Un clignement de paupières au ralenti et son battant se remplit d’émoi, toutes ses petites cellules s’agitent comme Lucile les a fait s’agiter la première fois. Le coup de foudre le saisit avec la même fougue, son frisson transpire aussi sec, la surprise le fige tout pareil. Mais Jean, il a bien compris qu’il ne pouvait pas tomber amoureux chaque fois qu’une jeune femme qui lui fait cet effet monte dans son taxi. Ce n’est pas simple, mais il se raisonne.

Lucile, il ne l’a jamais revue. Ce n’est pas faute d’avoir roulé sa bosse et son bahut dans les environs de la Concorde. Il ne l’a jamais revue, mais il se souviendra d’elle toute sa vie. Grâce à elle, quelque chose s’est ouvert à l’intérieur de lui, comme une petite graine restée en dormance pendant de longues années, cachée dans l’ombre, et qui un jour aurait reçu comme par magie le rayon de lumière qui la transformerait en plantule, puis en arbrisseau, et en arbre. Lucile, pendant ce « quelque chose qu’on n’oublie pas », lui avait apporté le rayon de lumière qui avait fait germer sa sensibilité, ouvert le canal de ses sentiments.

C’est ainsi que petit à petit, Jean a compris que c’était ça, en fait, son métier. Transporter des gens, certes, mais surtout écouter, leurs petits bonheurs qui ne trouvent pas leur place ailleurs, les coups de colère dont on n’est pas très fier. Son taxi est une parenthèse de tolérance dans un monde qui va trop vite, qui juge trop vite, qui heurte, qui chahute. Il aime ça, être cette oreille gratuite. C’est sa façon à lui d’offrir un petit quelque chose à l’humanité. 

el la plume

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