Cafard du soir, espoir

Cafard du soir, espoir

« Tu étais où ce soir ? »

Elle a insisté sur « ce soir » comme si les autres soirs, eux, n’avaient aucune importance. Elle a entre les yeux cette petite crevasse qui se forme lorsqu’elle est contrariée. Je n’ai rien à me reprocher mais j’ai envie de la faire tourner en bourrique, juste pour le plaisir.

« T’es jalouse ?
– Jalouse de quoi ? Jalouse de qui ? J’ai des raisons d’être jalouse ?! »

Ça fait un moment maintenant, je dirais quelques mois, que je n’ai pas le coeur à rentrer tôt, le soir après le boulot. J’ai comme une envie de faire traîner la journée, d’aller errer dans les rues de la ville en fumant des clopes comme quand on était ados. C’est absurde, je sais, de se laisser envahir comme ça par une pseudo-misère, mais c’est plus fort que moi. Je deviens nostalgique, je cherche, sans la trouver, cette sensation que tout est possible, que tout pourrait être extraordinaire. J’aimerais raviver les couleurs de mes sensations mais tout me semble gris. Je sais pas si elle ressent ça, parfois.

« Tu te souviens quand on était jeunes et qu’on sortait après les cours ?
– T’as pas répondu à ma question. J’ai des raisons d’être jalouse ?
– Non, t’as pas de raison. Alors, tu te souviens ? »

Bien sûr qu’elle se souvient. Elle adorait ça, on voyait les copains, on se roulait des galoches pour provoquer les vieux et on jouait de la musique dans l’espoir de récolter trois sous. On avait l’optimisme de la jeunesse. Ça paraît tellement ballot de dire ça, et en même temps ça me semble tellement juste…

« Je comprends pas pourquoi tu me parles de ça maintenant. Quel rapport avec le fait que tu rentres à pas d’heure ? »

Encore un petit effort et elle va le voir, le rapport. Elle est fute-fute, ma Soso, c’est qu’une question de secondes. Elle se tait, et la crevasse entre ses yeux disparaît tout à coup. Elle se détourne et va chercher deux verres à pied dans le vaisselier, et une bouteille de rouge dans le placard de la cuisine. Elle débouche la bouteille avec une agilité à faire pâlir un bistrotier, remplit les verres, les tourne pour les aérer, et me dit :

« Ok, tu as le cafard. Le temps qui passe, les rêves qui s’effacent. Ça te manque, cette époque où on portait l’insouciance en bandoulière et nos espoirs autour du cou. »

Comme d’habitude, c’est ça. Exactement ça. Je vous avais dit qu’elle était fute-fute, ma Soso.

« On part, si tu veux. Rien ne nous retient ici. »

Bien sûr, il y avait bien des petites choses qui nous retenaient, mais on a quand même fait les valises et on a tout quitté, presque du jour au lendemain. Ça n’a pas empêché la vie de passer, mais c’est comme si on était restés jeunes un petit peu plus longtemps…

el la plume

Laisser un commentaire